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Infralent
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    • L'auteur Eric JEUX
    • Tome 1 : L'envol de Léna
    • Tome 2 : Les chimères de Karl
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Ou chez votre libraire :  ISBN 2363713044

Karl, Lena et leurs camarades, nouvellement initiés aux secrets de la virtualisation, à la prestigieuse école Poltec, savent comment créer des objets grâce à leur « outilkit ». Ils vont désormais apprendre à créer du vivant : des animaux, bien sûr, mais aussi et surtout un éco-système. Inutile de dire que dans un premier temps, chacun suit son inspiration... Qui donc a eu l'idée de planter des cactus ? Le voilà soudain tentaculaire, agressif et sanguinaire : digne d'un véritable virus informatique. « s'il continue à se propager au rythme actuel, il va non seulement prendre tout l'espace de Poltec mais il va aussi prendre toute la puissance de calcul de notre monde virtuel au point de l'étouffer et finalement de le bloquer complètement. » Heureusement quelqu'un se souvient qu'il n'y a rien de tel qu'un papillon pour calmer les ardeurs d'un cactus. Hélas, le professeur Corchebel, moins soucieux de respecter les équilibres de la création que ses collègues féminines, entraîne à présent les élèves dans une compétition des plus dangereuses : « Je vais vous distribuer à chacun un animal au hasard, vous avez le droit de modifier tous les paramètres que vous souhaitez puis nous les ferons combattre. Le vainqueur gagne toute ma considération et un A+. Vous avez compris ? » Et c'est la cour des miracles... Aux prédateurs de toutes espèces possibles et imaginables succèdent peu à peu les chimères, ces animaux de légendes, créatures composites et ultra-féroces. Considérons celle de Karl, le virtuose de l'outilkit : « un corps sinueux et serpentiforme de plus de vingt mètres de long, une queue qui se termine par un pieu mortel et à l'autre bout une tête pleine de crocs ; entre les deux, six pattes griffues et des ailes puissantes. » Mais Karl a-t-il vraiment pensé à tout ? Est-il vraiment le maître du monde et du temps qu'il vient de créer ? A-t-il bien la haute main sur tous les paramètres ? Ou lui faut-il redouter un nouveau Jurassic Park ?

Le temps des Infralents, Les chimères de Karl, 

Premier chapitre

 

1.      Folles moisissures

 

 

Le lendemain matin, les garçons se précipitent en cours de SVT. Il paraît que la prof, Lejambe, est canon mais il ne faut pas être sa tête de turc, elle peut être terriblement vache. Ils sont tous à leur place avant la sonnerie, la salle vibre de rires et de récits de vacances lorsque Madame Lejambe apparaît dans l'embrasure de la porte. Elle reste campée sur ses talons aiguilles, sanglée dans un fuseau et un blouson noir. Ses traits pâles, encadrés d'un casque de jais, projettent un regard sombre qui fait cesser toutes les discussions. Immobile, elle attend quelque chose. Un élève se lève, suivi d'un autre, et finalement de toute la classe, dans un silence qui se prolonge.

 

-Vous pouvez vous assoir, dit-elle finalement, en avançant jusqu'à son bureau.

 

Seul le claquement de ses talons résonne dans la pièce. Ils sont tous assis et silencieux ; elle les observe individuellement tandis que des lettres blanches d'une écriture nerveuse se forment au tableau :

 

Madame Lejambe

 

Sciences de la Vie Terrestre

 

- Cette année, dans mon cours, vous allez apprendre à créer la vie !

 

Son fuseau crisse lorsqu'elle s'assoit directement sur le bureau, ses longues jambes fuselées se croisent devant les yeux exorbités des garçons alors que ses paroles vrillent dans leur cerveau :

 

- Les êtres vivants ont besoin d'une source d'énergie dont ils se nourrissent pour survivre et se reproduire de manière autonome.

 

Son cours s'écrit automatiquement au tableau, au fil de ses paroles lentes et détachées. Karl scribouille aussi vite qu'il peut en fulminant : « Il faut absolument que je trouve comment faire pour que cela s'écrive aussi directement dans mon cahier. » La classe est mutique, rien n'altère la voix précise, à part le grattement de quelques stylos d'irréductibles, et parfois un soupir, immédiatement suivi d'un regard méfiant de Madame Lejambe. Karl a mal à la main ; Enter à côté secoue son poignet pour faire passer une crampe. Au moment où ils vont tous craquer, la professeure s'arrête de dicter.

 

- Bien, le cours théorique est terminé pour aujourd'hui, nous allons passer aux exercices pratiques. Rien de mieux pour comprendre ce dont il s'agit, dit-elle tout en appuyant sur un bouton à côté du tableau.

 

Toute la pièce se met en mouvement. Les tables s'écartent les unes des autres, s'agrandissent, se recouvrent de paillasses. Des éviers se creusent, des ustensiles apparaissent devant les élèves ; la salle de classe se transforme en laboratoire. Madame Lejambe examine le résultat avec satisfaction.

 

- Vraiment pratique, ces salles de cours modulables ! Une invention de la Pyramide, je crois. Très malin ! ajoute-t-elle avec une moue de satisfaction.

 

Elle leur explique que la coupelle, qui se trouve maintenant sur la table devant eux, est remplie d'une gélatine nourrissante. Dans la bibliothèque virtuelle de moisissures qu'elle met à leur disposition, ils doivent choisir une espèce dont ils disposeront une goutte au milieu de la coupelle, pour observer sa croissance.

 

Enter sélectionne, à l'aide de son interface visuelle, un penicillium chrysogenum dont il place une minuscule goutte au centre de sa coupelle. La tâche s'agrandit, des excroissances partent à l'assaut de la gélatine et se ramifient en branches jaunâtres. Aux extrémités des petites boules velues pointent, grossissent, éclatent et répandent à l'entour de minuscules spores qui reproduisent le processus. En quelques minutes les filaments jaunes et verts s'allongent, se dressent, ploient, se recouvrent de la génération suivante, et la coupelle prend vie. C'est comme un lent bouillonnement qui s'élève, se contorsionne, s'aplatit, s'élève encore plus haut. Grotesque, informe, c'est un dôme, un clocher, puis un derrick qui, tour à tour, montent de la coupelle pour retomber, avant de se relever à nouveau.

 

- Voyez comme c'est fascinant, la vie ! dit Madame Lejambe en observant la coupelle d'Enter. Karl, dégoûté par la surface noirâtre qui a envahi sa propre coupelle, s'approche aussi.

 

Deux branches jaunes s'élèvent maintenant du récipient, elles montent rapidement, épaississent, se ramifient puis elles s'assombrissent et passent au vert.

 

- Elles ont faim ! remarque Lejambe.

 

 Les extrémités se touchent, s'entremêlent.

 

- C'est la phase cannibale, continue-t-elle.

 

Les deux tiges fusionnent, poursuivent leur montée et virent au noir. La croissance s'arrête, certaines branches se contorsionnent puis se recroquevillent. Des trous s'agrandissent, des portions entières se rétractent. Toute la structure implose au ralenti. La masse se dégonfle, se délite, les filaments cassent,  deviennent gris. La coupelle, qui avait disparu sous la poussée grouillante de la vie, refait surface, vidée de sa gélatine. Les poussières de moisissure se déposent doucement au fond du récipient comme les cendres d'un feu.

 

Les élèves se sont rassemblés autour de la paillasse d'Enter, fascinés. Lejambe rompt le silence :

 

- La vie se développe tant qu'elle trouve la nourriture nécessaire, rien ne peut l'arrêter, mais lorsqu'il n'y en a plus, la mort devient irrémédiable. Pour développer la vie, il faut en comprendre les lois, nous verrons cela cette année. Mais pour l'instant, il y a encore beaucoup à apprendre, retournez à vos places ! Nous allons passer aux expériences suivantes.

 

Elle se dirige vers son bureau et demande à Shift, au premier rang, de distribuer la gelée nourricière pour les expériences. La jeune fille prend le seau plein de substance gluante et passe dans les rangées pour remplir les coupelles vides. Ses mouvements sont précis, tout dénote en elle l'efficacité mécane depuis le carré de cheveux noirs jusqu'aux mouvements rapides et réguliers avec lesquels elle distribue la gelée. Un croche-pied la fait trébucher, elle se rattrape de justesse à une paillasse, mais le seau heurte la table, lui échappe des mains et va se renverser sur Karl qui se retrouve couvert de liquide visqueux de la tête aux pieds. Il se redresse choqué et hurle de rage. Shift se confond en excuse et se précipite pour l'essuyer.

 

Pour Karl, tout semble se dérouler au ralenti : les mouvements saccadés de Shift, sa propre réaction dégoûtée qui lui fait étaler encore plus la substance sur ses vêtements, ses voisins morts de rire. Du coin de l'œil, il aperçoit au fond de la classe Incan, le sourire sournois, prendre un crayon et l'utiliser comme une catapulte pour projeter une minuscule boule vers lui. Il a le temps de penser : «Qu'est-ce qu'il trafique, celui-là ? » Incan et ses amis softalins ont cherché à faire renvoyer tous les Infralents de l'Ecole au cours de l'année précédente. Dans le chaos qui s'est déclenché autour de lui, Karl distingue nettement la goutte qui vole à travers la pièce et vient s'écraser au milieu de son torse. Il l'observe avec étonnement, cela grandit, devient une tâche, se colore de jaune orangé, étend des filaments qui s'allongent sur ses vêtements à la recherche de la gélatine. Karl reprend ses esprits, il se frotte pour se débarrasser de la substance orange, mais celle-ci s'accroche et poursuit sa croissance encore plus rapidement. Il y a maintenant trois foyers qui se développent à partir de son torse et de ses mains. Les filaments progressent très vite sur la riche substance qui le recouvre.

 

- C'est quoi, ce truc ? s'exclame-t-il, dégoûté. Faites quelque chose !

 

Madame Lejambe s'approche, toute professionnelle.

 

- C'est une forme de moisissure, elle va se développer jusqu'à épuiser toute la nourriture qu'elle peut trouver. Et là, il y en a beaucoup ! Laissez-moi voir ! De quelle espèce s'agit-il exactement ?

 

Elle observe Karl avec intérêt alors que les autres élèves s'en écartent un peu. Elle suit la progression de la moisissure en murmurant. Karl comprend des bribes : « couleur de feu », « développement en étoile ».

 

- C'est un mucor furuosi, déclare-t-elle en retournant précipitamment à son bureau. Ne touchez à rien, jeune homme !

 

- Ça gratte !

 

Ses mains le démangent, la tâche envahit son col, il la sent qui redescend dans son cou ; Karl s'affole.

 

- Ne bougez pas ! continue Lejambe qui fouille dans ses affaires.

 

Elle ne trouve pas ce qu'elle cherche. Elle sort alors son outilkit et fait apparaître un aérosol.

 

Karl sent avec horreur les démangeaisons qui envahissent son cou qu'il tend au maximum. Cela pénètre ses cheveux, s'étend sur ses joues et se rapproche de sa bouche. Il entend vaguement Lejambe qui crie de fermer les yeux. Il sert les poings, les yeux, la bouche. Une brûlure fulgurante lui arrache un cri.

 

Madame Lejambe finit de vaporiser l'aérosol sur la moisissure orange qui se recroqueville et meurt sous son action. Elle explique calmement au reste de la classe :

 

- L'acide tue la moisissure. Cela risque de faire mal, mais si le mucor furiosi atteignait la bouche, il se développerait encore plus vite dans le corps et étoufferait rapidement Karl. Je n'avais pas d'autre solution à portée. C'est tout de même étonnant que cette moisissure se trouve dans le labo. Bon ! Pour l'instant il faut aider ce malheureux.

 

Elle observe d'un œil sévère Karl qui s'est recroquevillé en geignant à ses pieds.

 

- Avec la dose d'acide que j'ai pulvérisée, il doit être brûlé au troisième degré. Vous ! dit-elle à Enter. Accompagnez donc votre camarade à l'infirmerie.

 

Et elle se retourne sans plus se préoccuper du blessé.

 

Enter aide Karl à se redresser et l'entraîne vers la sortie. La peau de ses mains et de son visage est en lambeaux. Des restes de substance gluante dégoulinent de ses vêtements ; il se contorsionne de douleur en avançant à moitié aveuglé par l'acide et les larmes.

 

- Merci de vous dépêcher sans importuner vos camarades ! dit encore Lejambe avant de reprendre ses explications sur les différentes sortes de moisissures.

Le temps des infralents par Eric JEUX - Editions Ados PGDR Pierre Guillaume De Roux