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Infralent
  • Saga
    • L'auteur Eric JEUX
    • Tome 1 : L'envol de Léna
    • Tome 2 : Les chimères de Karl
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Ou chez votre libraire :  ISBN 2363712978

Dans le monde virtuel où s'est réfugiée l'humanité après avoir fui la terre dévastée, tout continue comme avant. Nés après la virtualisation, Lena et Karl n’ont jamais connu d’autre monde que le leur où tout est possible puisque tout est virtuel ! On se déplace par des portails de transfert voire en volant. Dans leur nouvelle école, Ils découvrent aussi d'autres mondes virtuels beaucoup plus évolués que le leur mais où ils ne sont pas bienvenus. Ils vont devoir se battre pour s'intégrer.

Le temps des Infralents, l’Envol de Lena, 

Premier chapitre

 

Les Anges ne meurent pas

 

- Bouge ! Arrête ! bougonne Lena avec un geste d’agacement en direction de l’enseigne flottante qui lui masque en partie la vue sur ViParis.    

- Ce soir ne manque pas la Loterie ! Des lots d’une valeur exceptionnelle t’attendent. Ce soir, si tu joues à la Loterie, tu peux gagner, la poursuit la voix artificiellement chaleureuse tandis qu’elle marche prudemment sur la corniche extérieure de la coupole de ViMontmartre. Et même là, à quelques centimètres du vide, la publicité omniprésente l’atteint.

Au bout de sa périlleuse progression, elle arrive sur une terrasse qui surplombe toute la colline et la ville en aval, juste en dessous de la grande coupole. Elle va retrouver Kriss ainsi que les autres ados. Tous les anges se sont déjà envolés. Ceux qui restent seront comme elle trop jeunes pour maîtriser les ailes, ou privés de vol.

- Tu as encore raté l’envol ! dit Kriss, en voyant arriver son amie. 

- J’étais coincée avec Maman, elle voulait absolument me montrer sa dernière collection de vêtements.  

- Alors ?

Lena essaie vainement de repousser la masse de cheveux châtains et bouclés qui, en dépit d’une coupe assez courte, refuse de quitter son visage. Elle lui tend quelques bonbons pendant qu’ils s’assoient les jambes dans le vide et toute sa mauvaise humeur s’évapore face à la ville et au ciel immense. 

- C’est pas mal ! Surtout si t’aimes le genre Belle au bois dormant. Ouaah ! T’as vu ce 360. C’est qui le mec qui fait ça ?

Lena pointe du doigt un coin de ciel où l’on peut voir une petite flamme orange vriller et dessiner une spirale parfaite à une vitesse impressionnante.

- C’est Fenzi, il a encore une nouvelle aile, commente Kriss. Il est trop pro. Il va participer au Derby du Grand Paris.

Ils continuent à admirer et comparer les performances des sportifs. Dans le ciel parsemé de nuages de ViParis, on distingue les anges qui s’élancent, vrillent, repartent à l’assaut des cumulus, piquent, frôlent les toits de la ville, s’enroulent autour des coupoles de ViMontmartre.

- Tu crois que tu auras une aile pour ton anniv ? demande Lena à Kriss. 

- Non c’est trop cher, dit Kriss d’un air penaud, ma seule chance c’est d’en gagner une à la Loterie. 

Lena s’étonne, elle n’a jamais vu ce type de lot, mais Kriss est si plein d’espoir qu’elle ne veut pas le détromper. Pour elle c’est moins un problème avec le job de créatrice de mode pour ViDior de sa mère qui leur donne les moyens de s’offrir la plupart de leurs folies. Elle devra se battre pour obtenir l’autorisation de pratiquer un sport aussi violent, mais en général, elle obtient ce qu’elle veut ; l’avantage d’être fille unique.  

Les deux amis discutent des mérites comparés des différentes ailes d’ange tout en commentant les figures des protagonistes, jusqu’à ce que les premiers anges redescendent. L’un après l’autre, ils se posent sur la plateforme dans un grand effet d’aile, puis les structures se replient avec un cliquetis de plumes de métal. Les anges reprennent figure d’adolescents, visages rougis par le vent, sourires enivrés de vitesse. Ils se congratulent à grand renfort de tapes dans le dos et de check. Refaisant chacun leur parcours, ils tournoient sur eux-mêmes membres repliés ou se mettent à courir en spirale bras en croix. 

- Attends ! Qu’est-ce qui se passe là haut ?

Lena pointe un ange qui vole de manière erratique. Kriss fixe lui aussi le point coloré : 

- C’est pas Fenzi au moins ? Mais c’est qui ? 

Les autres anges se retournent un à un. 

- C’est Tuc, dit l’un d’eux. Il avait un problème avec son aile au décollage. On dirait qu’un bras est bloqué. 

Alors qu’il parle, on voit bien qu’une aile est immobilisée alors que l’autre s’agite par saccades. D’un coup, elle se replie brutalement et l’ange part en vrille. Il accélère et pique. La troupe d’ados n’a que le temps de pousser un cri et on entend le sifflement de l’ange qui se précipite à une vitesse démente vers le sol. Il s’écrase violemment, différents morceaux s’arrachent et rebondissent à plusieurs mètres du corps. Un bruit de broyage monte jusqu’à la terrasse d’où les enfants cherchent à voir l’accident en contrebas. Fenzi va se poser doucement non loin du corps. Tout le monde se précipite pour voir de près la scène du drame.

Pendant qu’ils descendent de la coupole les enfants commentent l’évènement :

- Tu as vu la vitesse à laquelle il est tombé, il doit être complètement écrabouillé. Il n’a même pas dû sentir le choc.

- A mon avis l’aile est irréparable, ses parents vont être furieux.

- Il m’a dit qu’il ne s’était pas sauvegardé depuis des mois.

- Mais c’est pas possible, la sauvegarde est obligatoire chaque semaine. 

- Oui ! Mais sa famille a des problèmes financiers et ils n’étaient pas à jour.

- Ils vont être verts qu’il ait détruit son aile d’ange.

- Il n’est pas prêt d’en récupérer une nouvelle.

- Il va se faire passer un de ces savons !

Lorsque le groupe arrive sur les lieux du drame, il ne reste que quelques bouts de métal éparpillés. Tuc s’est écrasé sur le parvis de ViMontmartre. Les badauds se sont rapprochés de l’impact, une flaque rouge finit de se résorber dans le sol. Il n’y a déjà plus aucun morceau de corps visible, les chairs se sont fondues. 

- Allez ! Qui m’aide à ramener ça aux parents de Tuc ? dit Fenzi qui rassemble les morceaux d’aile en un tas. 

- Ça va barder dans les chaumières.

Kriss, Lena et quelques autres prennent les bouts de métal tordus, et ils se dirigent tous en procession vers le portail de transfert au pied de l’église. Tout en marchant, ils continuent à commenter l’accident. Fenzi plaint particulièrement Tuc, car cela lui est déjà arrivé de se crasher avec son aile d’ange. Heureusement, la sauvegarde avait bien fonctionné. Il avait enfilé son costume, fait le check-up avant décollage, enclenché la sauvegarde en faisant trois pas pour s’élancer dans le vide… et il était sorti du portail de transfert de sa maison devant ses parents en pleurs. Sa mère l’avait pris dans ses bras en sanglotant. Il était un peu désorienté. Toutes ses horloges internes sonnaient des alarmes. Son père lui avait passé un effroyable savon. Au milieu du salon gisait son aile d’ange complètement désarticulée. 

Pour lui, tout s’était bien terminé, ses parents l’avaient certes interdit de vol durant un mois, mais il avait rapidement retrouvé le chemin du grand saut. Son père lui avait même offert une nouvelle aile, plus sécurisée. Pour Tuc, il pensait que ce serait une autre histoire.

 

Le portail de transfert les conduit dans une petite rue pavillonnaire, la famille de Tuc n’a pas de portail de transfert privatif. Lena suit Fenzi qui a trouvé la bonne maison, ils posent les différents morceaux de l’aile devant une petite porte. Quand Fenzi sonne, une voix de femme crie :

- Entrez ! C’est ouvert.  

Fenzi entre seul et laisse la porte ouverte. Les autres enfants entendent les explications de Fenzi coupées par des cris de femme de plus en plus aigus.

- Mais quel crétin ! L’imbécile ! Mais il veut nous ruiner ?

Pour finir une femme très fardée sort : 

- Allez mettez-moi tout ça dans un coin, j’espère que vous m’avez bien ramené tous les morceaux au moins. Dépêchez-vous ! C’est bientôt l’heure de la Loterie. 

Les enfants déposent les morceaux de l’aile dans la petite entrée et la femme les pousse dehors sans un remerciement.

- Pas très cool la mère de Tuc. Bon merci les gars pour le coup de main, dit Fenzi en faisant un check à Kriss puis à Lena. 

- Je rentre.

Il se dirige vers le portail. 

- Moi aussi, il faut que j’y aille. Si je ne suis pas là avant la Loterie, ça va encore faire des histoires. On se retrouve demain ? demande Kriss. 

- Si j’arrive à échapper aux défilés de printemps de Maman, promis, je te retrouve à la terrasse d’envol.

Ils se séparent et le portail les transporte chacun chez soi.

 

Depuis le hall d’entrée, Lena entend sa mère, Sofie, dans la cuisine qui chantonne tandis que la télé hurle les nouvelles du jour dans la pièce à côté. Elle la rejoint. 

- Maman, pourquoi ne demandes-tu pas à la musique de te suivre dans la pièce où tu es ? Cela serait plus pratique quand même.

Côte à côte, la ressemblance entre les deux femmes est frappante. On dirait plutôt deux sœurs que la mère et la fille. Sofie, comme toutes les femmes a opté pour une allure juvénile, et chez Lena la jeune femme est bien présente sous les joues encore rebondies. Elles ne se distinguent ni par leurs yeux marrons et pétillants, ni par leur taille élancée mais uniquement par la sophistication de Sofie qui s’oppose au négligé absolu de sa fille.

- Regarde ma chérie, lui répond-elle, j’ai chargé un nouveau livre de recettes asiates, qu’est-ce que tu voudrais pour ce soir ? Salade de papayes vertes puis Tigre qui pleure ? J’en ai l’eau à la bouche.

- Comme tu veux Maman, je n’ai aucune idée de ce que c’est un Tigre qui pleure. 

Sa mère entreprend de lui expliquer qu’il s’agit de viande de bœuf épicée mais l’attention de Lena est attirée par le flash d’information dans la pièce à côté :

- Encore un drame qui s’est joué dans la métropole de ViParis aujourd’hui. Un jeune garçon s’est écrasé avec son aile d’ange. 

- Eh Maman regarde ! J’y étais. 

Lena allume l’écran de la cuisine. On voit différentes prises de vues de la chute vertigineuse de Tuc pendant que le présentateur expose les faits : 

- Plusieurs camarades du jeune Tuc ont ramené les restes de son aile à ses parents.

Suit une interview de la mère de Tuc qui répond tout sucre et miel à la personne qui l’interview :

- Oh c’était terrible ! Lorsque j’ai appris l’accident, je me suis évanouie, il a fallu l’intervention des secours pour me réveiller.

- Mais c’est n’importe quoi ! commente Lena. Elle s’en fichait complètement, la seule chose qui lui importait c’était de savoir si l’aile était réparable.

La femme continue à l’écran :

- Moi, je ne peux pas m’y faire, à chaque fois que Tuc se fait tuer, je mets des jours à m’en remettre. Il faut que je fasse mon deuil. Et puis notez que c’est pas donné d’utiliser les sauvegardes. D’ailleurs, je trouve cela scandaleux ! Pourquoi est-ce qu’on nous facture si chère l’utilisation des sauvegardes, hein ? Il faut bien qu’elles servent à quelque chose ces sauvegardes, on devrait plutôt nous payer pour les utiliser !

Le journaliste cherche à mettre en avant l’émotion de la femme hargneuse :

- Mais vous n’êtes pas inquiète au moins, votre petit Tuc va vous êtes rendu sans une égratignure.

- Nous autres qui avons connu la Virtualisation nous ne pouvons nous y habituer totalement. Même quand je récupère mon Tuc sorti tout frais du portail de transfert, je l’imagine mourir dans d’atroces souffrances.

Et elle éclate en sanglots. Le présentateur la laisse à son émotion et passe dans son bureau grâce à un portail de transfert portatif :

- Mon Dieu que d’émotions ! Il faut excuser les propos déplacés de cette pauvre femme encore sous le choc. Une grande partie d’entre nous a du mal à intégrer la simplicité de la restauration de sauvegarde. Et pourtant, c’est une immense sécurité qui nous permet de jouir pleinement de notre vie.

Sofie reprend ce que dit le commentateur :

- C’est vrai, à chaque fois que ton père se fait ratatiner dans un de ses fichus jeux, je tremble pendant des jours. Même quand il sort du portail de transfert, même quand je le serre dans les bras, j’ai peur. Et pour toi Lena c’est pire.

- Oh Maman, arrête ! Tu sais bien qu’il ne peut rien nous arriver, tu ne vas pas m’interdire de faire l’ange au moins ? s’inquiète Lena.

Sofie se tourne vers sa fille et s’apprête à répondre mais une sonnerie l’interrompt :

- Vous avez un nouveau video mail urgent, dit la voix chaude de la maison.

 

Sofie passe dans la pièce où se trouve l’imprimante. Elle prend une feuille plastifiée qui sort de la machine. Sur la surface souple s’inscrit une tignasse de cheveux noirs bouclés qui encadre un visage masculin très pâle :

- Sofie, j’espère que ce message te parviendra au bon moment. Je sais que tu as déjà fait de grands sacrifices mais nous avons besoin de toi, c’est essentiel.

Sofie s’effondre dans le fauteuil les yeux rivés sur la feuille qui continue :

- C’est essentiel pour notre avenir à tous. Je ne peux pas te dire grand-chose mais tu dois me faire confiance. Tu dois suivre les instructions que je te donne. Tu dois jouer à la Loterie ce soir et accepter le lot.

Elle semble ne pas entendre, elle murmure des mots incompréhensibles, on l’entend juste répéter :

- Marco ! Marco ! 

La voix continue sortant du papier : 

- Je t’en prie Sofie, c’est important ; ne prends pas l’argent, prends le lot ! Je sais que je peux te faire confiance Sofie, prends le lot !

Sofie regarde la page maintenant blanche et ne dit rien. Lena debout à côté d’elle, a beau avoir vu la vidéo, elle ne comprend pas. 

- C’est qui Maman ce type, tu le connais ? 

Sa mère, toujours abasourdie, dit dans un souffle :

- Marco. 

- Mais qu’est-ce qu’il veut ? continue Lena. Bien sûr qu’on va jouer à la Loterie ce soir, on joue tous les soirs. Tout le monde joue tous les soirs.

Sofie ne répond pas. Aussi, Lena lui prend la main et lui demande d’une voix très douce où pointe un peu d’inquiétude :

- Maman, c’est qui Marco ?

Sofie reste un instant silencieuse, se tourne vers sa fille, secoue la tête et répond :

- Ce n’est rien ma chérie. C’était un collègue, un ami avant la Virtualisation. Il est parti, il a choisi un autre chemin. 

Lena hésite à presser sa mère de questions. « La Virtualisation » c’est presque un gros mot, quelque chose de terrible qui s’est passé avant sa naissance. On n’en parle pas. Dès qu’on aborde le sujet, les adultes qui ont tous connu la virtualisation se taisent et détournent le regard. Lena sait qu’elle vit dans un monde dématérialisé. On lui a appris à l’école qu’avant c’était différent, les hommes vivaient dans le monde physique. Mais elle n’a jamais rien connu d’autre et lorsqu’elle voit des photos ou des films datant d’avant la virtualisation, elle ne comprend pas en quoi c’était différent. 

Elle a certes eu droit à quelques explications. Avant lorsqu’on voulait aller quelque part, il fallait utiliser un véhicule ou marcher et cela pouvait prendre beaucoup de temps, alors que maintenant on se dirige vers le portail de transfert le plus proche, on indique sa destination et on passe le portail. Sa mère lui a aussi expliqué qu’avant, lorsque le corps de quelqu’un mourait, on ne pouvait plus le faire fonctionner et les gens étant définitivement perdus, on les enterrait ou on les brûlait. Mais, elle ne comprend pas bien parce que quand elle en parlé avec son père, il lui a dit qu’on pouvait aussi mourir dans des jeux vidéo et que dans ce cas, cela n’avait pas d’importance puisqu’on récupérait son vrai corps. Enfin, entre le tabou qui concerne tout ce qui s’est passé avant la Virtualisation et les réponses contradictoires qu’elle a obtenues, Lena ne s’est pas intéressée à ce passé mystérieux avant que ce fantôme ne vienne bouleverser sa mère juste pour lui demander de jouer à la Loterie. 

 

Sofie reprend ses esprits et retourne à la cuisine finir de préparer le dîner. Elle sélectionne les recettes désirées sur l’écran du four-à-tout-faire pour que celui-ci confectionne les plats. François, le père de Lena, arrive et ils échangent tous les trois des propos insignifiants, sans évoquer l’étrange missive.

Le temps des infralents par Eric JEUX - Editions Ados PGDR Pierre Guillaume De Roux